Oubliés! Scott, Brandtner, Eveleigh et Webber : revoir l’abstraction montréalaise des années 1940

Automne 2023

Artistes : Marian Dale Scott, Fritz Brandtner, Henry Eveleigh et Gordon Webber
Commissaire : Esther Trépanier

@ Fritz Brandtner, Ville, 1948. Photo : MNBAQ, Idra Labrie

Quatre artistes – une femme et trois hommes – peu ou mal connus ont participé dans les années 1940 à Montréal aux ruptures esthétiques qui ont mené à l’abstraction. Bien présents dans le milieu de l’art de cette décennie, Marian Dale Scott, Fritz Brandtner, Henry Eveleigh et Gordon Webber ont retenu l’attention de la critique de l’époque, pour qui le terme « art abstrait » désignait aussi bien une œuvre non objective qu’une exploration formelle audacieuse pouvant conserver quelques références au monde extérieur.

Les œuvres de ces artistes témoignent de leur ouverture aux courants de l’art contemporain international de leur temps, français, allemand, britannique comme américain. Toutefois, l’unité stylistique des automatistes, regroupés autour de Paul-Émile Borduas, a en quelque sorte imposé cette conception selon laquelle l’abstraction découlait de l’impulsion spontanée d’un geste initial, d’une écriture plastique non préconçue. Ceci, comme la portée révolutionnaire du discours de leur manifeste, Refus global, publié en 1948, les a positionnés comme l’avant-garde abstraite au Québec avec cette conséquence que les visions différentes de l’abstraction qui s’exprimaient alors ont été reléguées à l’arrière-plan.

Cette exposition veut redonner place aux œuvres de ces oubliés de l’aventure de l’art abstrait, montrer que leur approche s’inspire de plusieurs sources et confronte également différents enjeux, ceux de l’émotion, de la science ou de l’expérience humaine au sens large, mais aussi ceux de la violence de leur époque.

 


Un mot sur les œuvres présentées dans l’exposition. Une œuvre d’art est faite de matériaux – la toile, le papier, la couleur – qui changent avec le temps. Certaines œuvres résistent bien, d’autres moins et vont poser des problèmes de conservation : soulèvements ou pertes de matière, bris du support, détachement de la couche picturale, altérations de la surface. Il faut alors restaurer ces œuvres, ce qui est coûteux. Malheureusement, les musées, les institutions ou les particuliers n’ont pas toujours les budgets nécessaires pour effectuer ces restaurations. De ce point de vue, organiser une exposition portant sur des artistes « oubliés » peut s’avérer problématique. Comme ils sont moins caonnus, leurs œuvres n’ont pas toujours eu accès à la restauration. Mais si on veut les faire connaître, il faut accepter, dans le cadre d’une exposition comme celle-ci, que certaines œuvres ne soient pas dans un état de présentation idéal et doivent cohabiter aux côtés d’autres bien restaurées. Enfin, certaines se sont révélées trop fragiles pour voyager ou impossibles à déplacer, comme c’est le cas des murales qui sont dans l’espace public. Dans quelques cas, leur présence dans l’exposition est assurée par la photographie.


À PROPOS DES ARTISTES

@ Fritz Brandtner, Ville, 1948. Photo : MNBAQ, Idra Labrie

Fritz (Friedrich Wilhelm)Brandtner (Danzig 1896-Montréal 1969)
Originaire d’Allemagne, Brandtner, mobilisé dès ses 18 ans, participe aux combats avant d’être fait prisonnier en France. Libéré en mars 1920, il retourne à Danzig où il acquiert une formation largement autodidacte en art et en histoire de l’art. Il émigre au Canada en 1928 et s’installe à Montréal en 1934 où il intègre le milieu des artistes modernes.

Convaincu que l’art peut enrichir la vie des moins favorisées, Brandtner s’implique au cours des années 1940 dans l’enseignement auprès d’enfants dans divers centres de quartiers défavorisés. De 1944 à 1966, il gagne sa vie comme enseignant à l’école de Miss Edgar et Miss Cramp et contribue à initier à sa vision progressiste de l’art les futurs travailleurs sociaux de la School of Social Work de l’Université McGill où il enseigne de 1947 à 1956.

Il participe à de nombreuses expositions individuelles ou de groupe au niveau national comme international et réalise plusieurs murales et décorations publiques.

 

 

 

 

© Gordon Webber, Composition abstraite (Design no 1), 1944. Photo : MBAM, Jean‑François Brière.

Henry Rowland Eveleigh (Shanghai 1909 – Montréal 1999)
Henry Eveleigh, né à Shanghai d’origine britannique, acquiert sa formation artistique à la Slade School of Art de Londres en 1934. Après divers séjours en Europe et à Shanghai, il émigre au Canada en 1938. Eveleigh, qui a une formation en design publicitaire, travaille dans ce milieu depuis les années 1930. Durant la guerre, il réalise des affiches de propagande pour le service de l’information du ministère des Services nationaux de guerre. En 1947, il remporte le Premier prix du Premier concours d’affiches mondial des Nations unies (ONU) ce qui incite le directeur de l’École des beaux-arts de Montréal à l’embaucher pour créer le département des arts graphiques et du design. Parallèlement, Eveleigh fonde avec le designer graphique Carl Dair une entreprise de publicité et de design commercial. Il sera également un des premiers directeurs du programme de design graphique de l’Université du Québec à Montréal, où il enseigne jusqu’à sa retraite, ce qui lui permet de se remettre à la peinture. 

 

 

 

 

 

© Marian Dale Scott, Atom, Bone and Embryo, 1943. Photo : Art Gallery of Ontario.

Marian Mildred Dale Scott (Montréal 1906-Montréal 1993)
Marian Mildred Dale acquiert très jeune, entre 1917 et 1920, une première formation artistique à l’École d’art de l’Art Association of Montreal. Elle compte ensuite parmi les premières femmes inscrites à l’École des beaux-arts de Montréal où elle étudie de 1923 à 1926 avant d’aller parfaire sa formation l’année suivante à Londres à la Slade School of Art.   

Malgré son statut de mère et d’épouse d’un éminent juriste, poète et homme politique de la gauche sociale-démocrate canadienne, Francis Reginald (Frank) Scott, l’artiste poursuit jusqu’à la toute fin de sa vie. Membre fondateur, en 1939, de la Société d’art contemporain, elle y expose régulièrement. Durant plus de sept décennies, elle présente de ses œuvres aux expositions annuelles de l’Art Association, de l’Académie royale des arts du Canada, du Groupe des peintres canadiens et participe à de nombreuses expositions collectives au niveau national comme international. Elle réalise également deux murales publiques.

 

 

 

 

© Gordon Webber, Composition abstraite (Design no 1), 1944. Photo : MBAM, Jean‑François Brière.

Gordon McKinley Webber (Sault-Sainte-Marie, Ontario, 1909- Montréal, 1965)
Gordon Weber acquiert sa première formation artistique au Ontario College of Art de 1924 à 1927 et à l’Art Students League de Toronto de 1928 à 1930. Au cours des années 1930, il expose et enseigne, notamment au Children Art Centre d’Arthur Lismer. En 1937, Webber s’inscrit au New Bauhaus (School of Art and Design de Chicago) et y reste jusqu’en 1942. Il étudie entre autres sous la direction de Moholy-Nagy.

En 1943, Webber s’installe à Montréal ayant été embauché comme professeur de design à l’École d’architecture de l’Université McGill sur la recommandation d’Arthur Lismer. Il enseigne à l’École d’art et de design de l’Art Association of Montreal de 1943 à 1954. Ce signataire en 1948 du manifeste Prisme d’yeux du groupe d’Alfred Pellan, Webber prend part aux deux expositions du groupe. Tout au long de sa carrière, Webber participe à de nombreuses expositions individuelles comme collectives. Il réalise nombre de murales et de projets décoratifs intégrés à l’architecture.

 

 

 

À PROPOS DE LA COMMISSAIRE

Esther Trépanier 
Professeure émérite du département d’histoire de l’art de l’UQAM depuis 1981, Esther Trépanier a été directrice générale du Musée national des beaux-arts du Québec de 2008 à 2011 et directrice de l’École supérieure de mode de Montréal de 2000 à 2007. Elle est l’auteure de nombreux livres, catalogues d’expositions et articles ayant porté sur l’art québécois et canadien des premières décennies du XXe siècle et sur les questions relatives à la modernité. Mentionnons, entre autres, Peinture et modernité au Québec, 1919-1939 (Nota bene, 1998) et Peintres juifs de Montréal. Témoins de leur époque, 1930-1948 (Les Éditions de l’Homme, 2008). Elle a aussi œuvré, à titre de collaboratrice ou de commissaire, à la réalisation de plusieurs expositions, dont Marian Dale Scott. Pionnière de l’art moderne (MNBAQ, 2000), Femmes artistes. La Conquête d’un espace : 1900-1965 (MNBAQ, 2009 ; MAJ, 2010) et Mode et apparence dans la peinture québécoise, 1880-1945 (MNBAQ, 2012).

 


 
Cette exposition est réalisée et mise en circulation par le Musée d’art de Joliette grâce au soutien financier du gouvernement du Canada et de la Ville de Joliette.